1988, JO

Février 1988, Est-Republicain

"J'ai toujours aimé les sports individuels qui mettaient en jeu la précision. Et c'est un copain qui m'a entraîné à l'époque au club de tir de la Jeanne-d'Arc ; j'y ai pris ensuite une licence. Dès la création de la Société mixte de tir de Châlons dans les années 72-73, je suis venu dans ce club et j'y ai rencontré Patrice de Mulheineim. J'y pratiquais le tir sur cible fixe à 10 m et 50 m".

Ce n'est que fin 77, avec la construction du nouveau stand de tir, que Jean-Luc se lance dans la catégorie sanglier courant grâce aux nouvelles installations. Michel Bastien, le directeur technique de la SMTC s'y intéressait et put constater que Jean-Luc obtenait de bons résultats dès le départ.

"Pour préparer Séoul, j'essaye de m'entraîner davantage, en dehors des heures de travail. Environ 10 heures par semaine. Mais dans ma discipline, il n'y aura qu'une vingtaine de tireurs du monde entier et, selon moi, 18 sont capables de prétendre au titre de champion olympique. Il faut être le meilleur ces deux jours-là et terminer dans les quatre premiers aux épreuves de vitesse lente et vitesse rapide pour participer à la finale où l'on doit tirer 10 balles en vitesse rapide, et c'est là que tout se joue".

Le stand de tir de Séoul, Jean-Luc le connaît puisqu'il a déjà participé aux Championnats du monde en 78 et à la Coupe du monde en septembre dernier.

Un stand à la ciblerie assez haute, ce qui a entraîné des modifications au stand châlonnais pour l'adapter aux mêmes conditions.

"S'entraîner à cette hauteur change la technique et nécessite beaucoup d'entraînement : c'est une difficulté supplémentaire".

A la fin du mois, il va partir pour la Norvège participer aux championnats d'Europe où il concourra dans la catégorie sanglier courant à 10m. Il partira ensuite s'entraîner 3 semaines aux USA, au Centre de préparation olympique de Colorado Spring ; ils ont été invités par leurs amis tireurs Américains.

"Une préparation essentiellement physique" précise Jean-Luc qui participera à un match à Los Angeles à l'issue de cette préparation avant de rentrer en France pour le 28 mars et poursuivre l'entraînement normal. "Dans cette série, il faut maîtriser ses nerfs, ses réflexes et rester maître de soi. L'adversaire le plus dangereux, c'est soi-même !.

Il y a de plus en plus de tireurs et il ne faut pas oublier que la Fédération est celle qui rapporte le plus de médailles dans les compétitions internationales. Et si je devais m'adresser aux parents, je leur dirais que le tir n'est pas un sport dangereux : il y a très peu d'accidents sur un pas de tir comparés à ceux qui surviennes à la chasse avec gens inexpérimentés sur le plan des armes ! Il faut laisser les jeunes choisir ce sport".

Les tireurs qui l'ont marqué ? Le Hongrois Bodnor qui avait tout gagné en 83 : Championnats d'Europe, du monde et qui avait une technique particulière. Le Russe Sokolov, recordman du monde et olympique qui était également un grand champion.

Encouragé par sa femme Roseline qui a fait du tir à son couché pendant deux ans, Jean-Luc continue à se préparer avant de partir cet été pour la Nouvelle Calédonie où les athlètes se prépareront en se remettant du décalage horaire avant de regagner Séoul. Son souhait : "Etre dans les trois premiers et rapporter une médaille".


"Ne parlons pas des Jeux Olympiques", précise Jean-Luc Tricoire tout de go, car il est d'une nature plutôt superstitieuse.

L'EQUIPE DE FRANCE PARTANTE POUR LES JEUX OLYMPIQUES DE SÉOUL


6 septembre 1988

Pour tous les petits Châlonnais, c'est aujourd'hui la rentrée. Pour un Châlonnais plus grand, c'est en revanche le départ pour Séoul : l'envol olympique de Jean-Luc Tricoire.


Jean-Luc Tricoire : l'Orient ex-stress

Le 22 et plus encore le 23 septembre, on aura l'oeil sur Jean-Luc Tricoire. On prend les paris : Tricoire sera dans les quatre au soir du deuxième jour et jouera une médaille dans une "finale" en forme de "Sudden death" (mort subite), comme disent les golfeurs. Le tir, le sanglier courant. Il faut des nerfs d'acier. Jean-Luc Tricoire en a. Pourtant, à ses débuts, il a connu le stress. Et même en Orient, déjà Séoul voilà très exactement dix ans alors qu'il disputait son premier Championnat du monde, le sommeil était long à venir.

"Maintenant, c'est oublié. Je sais qu'il faut lutter, ne pas gamberger. Je n'ai plus aucune appréhension, je dors bien la veille de la compétition, je sais occuper les temps morts. A trente-cinq ans et après dix années d'expérience au plus haut niveau, je ne me pose plus de questions."

Discret, pas frimeur pour un sou, Tricoire ne manque pourtant pas d'ambition. Avec un tel palmarès, il peut, c'est vrai, croire en ses chances. Tout en sachant que le vent, au propre comme au figuré, peut lui jouer des tours, même les plus vilains le jour J. Mais il préfère rester optimiste.

"En mars, j'ai eu la chance d'être invité pour un séjour de trois semaines à Colorado Springs par le coach de l'équipe américaine, Edmonson, avec mon entraîneur Bernard Gasquet. Dans l'antre du plus grand centre sportif des Etats-Unis. J'avais tout sous la main: le stand couvert, la salle de musculation, les terrains et l'altitude. Tous les jours, je me suis prêté à un entraînement physique (footing, assouplissements) et technique. Au retour, j'avais une pêche terrible. Je l'ai gardée."

En bons termes avec son employeur, dégagé de tout souci, habitué à vivre loin de sa famille même si passer un mois à Séoul lui paraît un tantinet longuet, Jean-Luc Tricoire est prêt à faire parler sa carabine de 5,5 kg de marque allemande qui voyagera dans la soute avec sa petite soeur, celle qu'il appelle, comme les pilotes de F1, son "mulet". Quant à la lunette - elle vaut aussi cher (5 500F) que l'arme - elle ne quittera pas son propriétaire de tout le vol. Ce sera son seul bagage à mains... En attendant, pour le retour, un supplément. Une médaille par exemple...

Article de Jean-François Agogué


 

 "Il ne faut pas vendre la peau du sanglier avant de l'avoir tué" dixit Jean-Luc Tricoire.

Les Jeux Olympiques, il connaît. "Tout change aux JO. L'amosphère est lourde. Les gens sont sous tension. C'est vraiment dur. Mais pour moi, les Jeux ont quand même plus de valeur que les championnats du monde même si comparativement nous sommes moins nombreux." Seuls deux tireurs par pays sont en effet retenus par le Comité olympique et sportif contre trois dans les championnats mondiaux. Ainsi, ils seront vingt-quatre dans le stand de tir olympique.

Jean-Luc Tricoire, auteur d'une belle saison avoue posséder un record personnel, à l'entraînement, de 599 pts, soit trois points de mieux que le record du monde détenu par un Soviétique. "Tous les ans je progresse. A mon premier titre de champion de France, j'avais réalisé 544 pts, ajoute le tireur qui détient la bagatelle de 22 titres nationaux mais les Jeux Olympiques prévient-il, c'est surtout difficile parce que l'enjeu est formidable."

Son premier objectif : terminer dans le carré gagnant pour pouvoir disputer les finales. Son rendez-vous : les 19 et 20 septembre. Son souci : approcher le plus près les 300 pts chaque jour. Car seuls les concurrents ayant réalisé les quatre meilleurs totaux aux cours de ces épreuves seront autorisés à en découdre pour le podium.

Séoul, c'est la troisième fois qu'il se retrouvera sur ce stand de tir olympique. Une fois, 4ème et 18ème la fois suivante, le Châlonnais ne garde pas vraiment un bon souvenir du pas de tir coréen. "La cabine est légèrement décalée par rapport aux normes que je connais et le passage de la cible assez élevé ce qui ne me facilite pas la tâche. Comme je suis petit il faut que j'arme plus haut encore mon fusil. C'est plus fatiguant."

L'avantage de connaître le terrain ! Ainsi le Châlonnais a aménagé le stand de Châlons à l'image de celui de Séoul.

En chasseur, non de prime, mais de médailles, Jean-Luc Tricoire a tout fait pour mettre la balle dans son camp afin d'éviter de tirer sans... mesure.


Article de Isabelle Dubois



Jean-Luc Tricoire aura des supporters fidèles devant le petit écran : sa femme Roseline et ses deux fils David et Steve.
Jour J à Séoul

C'est le jour J, à Séoul, pour Jean-Luc Tricoire dans l'épreuve du tir au sanglier courant, ou tir sur cible mobile.

Cette nuit (heure française), le Châlonnais de la SMTC a disputé la première épreuve : 30 balles lentes à 50m. Dans la nuit de jeudi à vendredi (toujours heure française), il lui faudra s'appliquer pour l'épreuve rapide (30 balles) avant, ce qu'il espère, de participer à la finale : 10 balles supplémentaires pour les quatre meilleurs.

"Sur les 24 tireurs qui vont participer à cette compétition, il y en a 18 qui sont susceptibles de gagner", confiait, avant son départ, le champion d'Europe en titre et double champion du monde. "Et c'est celui qui sera le mieux préparé mentalement qui s'imposera".

Malgré ces réserves, Jean-Luc Tricoire sait qu'il fait partie des favoris. Au même titre que les Soviétiques Ouzov ou Avramenko, champion du monde en titre, et les Hongrois Solti ou Doleschal. "Je les ai tous battus, même le champion olympique chinois de 84", remarque le Châlonnais. A ces Jeux de Los Angeles, Tricoire avait terminé 10ème. Cette première expérience lui permet aujourd'hui d'appréhender mieux l'évènement : "Je sais ce que sont les JO au niveau de la pression", précise-t-il.


Avant de partir, Jean-Luc espérait réaliser 296-297 en vitesse lente et 294-295 en vitesse rapide. "A 590, c'est une finale assurée, si ce n'est la première place", estimait le Champenois qui préfère cette distance de 50 m bien qu'ayant été titré à chaque fois sur 10 m.

L'attente est commencé à Séoul pour Jean-Luc et l'équipe de France de tir. Le DTN Jean-Richard Germont affirmait il y a quelques jours que "le tireur de la SMTC avait des chances véritables d'un très bon classement".

Commencent également les nuits les plus longues pour ses amis Châlonnais. Et pour son épouse Roseline, qui a reçu deux coups de téléphone de Séoul. "Jean-Luc n'a rien vu du défilé ... mais il a le moral", dit-elle.


Article de Jacques Valentin


La terrible désillusion de Tricoire


L'élimination de Jean-Luc Tricoire, grand favori du tir sur cible mobile, a été une terrible déception. Le Châlonnais de 35 ans, champion d'Europe et du monde en titre, était l'espoir de la France. La chance ne lui a pas souri et il repart de Séoul sans même avoir pu disputer la finale.

Avec 295 points en vitesse lente et 291 points en vitesse rapide, il totalise 586 points et se classe 11ème.

La déception a été vive. "Mais un mois dans l'aventure olympique, ça reste quelque chose de merveilleux. C'est le rêve de tous les sportifs".


"La pression olympique, ça joue même pour quelqu'un qui a déjà participé, est-il obligé de reconnaître aujourd'hui. On y pense tellement depuis longtemps, on en rêve même que lorsque le grand jour arrive, c'est trop prenant. Il y a une énorme tension, une énorme pression. On se dit : il ne faut pas faire d'erreur. Une carrière sportive peut se jouer là. Mais je pense que c'est pour tout le monde pareil."

Vitesse lente, vitesse rapide, Jean-Luc Tricoire devait tirer soixante balles en deux jours sur un sanglier courant (qui ne sera plus qu'une cible dans les années à venir).

Avec 295 points en vitesse lente le premier jour, il se classait huitième. "J'étais dans la course et je me sentais bien. Dans les grandes compétitions, j'ai toujours gagné avec un léger retard en vitesse lente, retard que je comble en vitesse rapide, retard qui me permet de ne pas avoir toute la pression."

Tout devait donc se jouer le second jour. Le début est impeccable pour Jean-Luc : quatre 10 aux balles d'essai. Puis un nouveau 10 pour la premère balle de compétition. Malheureusement un 8 s'en suivit.

"Je ne l'ai pas digéré, avoue le tireur châlonnais. Au lieu de rectifier mentalement l'erreur, de l'effacer immédiatement, je suis dessus tout au long du match. Après j'ai fait un 9, c'était terminé. Un 8 ça arrive mais il faut l'effacer. Moi, j'ai gardé le côté négatif."

Avec 291 points en vitesse rapide, il totalisait 586 points et se classait onzième, dans le même nombre de points que le huitième toutefois et à 5 points du vainqueur, le Norvégien Heistad, surprenant champion olympique qui a bénéficié d'un rattrapage car il n'était même pas qualifié pour les Jeux.

"Je savais qu'avec 590-591 points, c'était bon. Je m'étais entraîné pour cela." Jean-Luc n'a réalisé que 586 points, son meilleur total de la saison. "Ce n'est pas une contre-performance" ne peut-il que répéter aujourd'hui. Très déçu néanmoins.

A défaut d'une médaille, il lui reste maintenant les souvenirs merveilleux d'une nouvelle aventure olympique d'un mois à Séoul, plus longue, et pour lui, plus belle qu'à Los Angeles.

Le camping américain fit place cette fois au village olympique. "C'est quelque chose d'exceptionnel de vivre durant un mois avec tous les athlètes du monde" raconte Tricoire qui ne peut que confirmer les images reçues en France : une vie calme et des gens souriants, une sécurité efficace mais pas trop pesante.

Pour les cérémonies, la situation de Jean-Luc fut différente. "Pour la cérémonie d'ouverture, on n'a rien vu car on est resté deux heures à attendre dans le stade d'échauffement. Mais c'est toujours impréssionnant de rentrer sur le stade. Toutefois, j'avais été plus ému à Los Angeles." En revanche, Tricoire suivit intégralement la cérémonie de clôture, "car j'étais dans les gradins et ce fut un beau spectacle avec un super feu d'artifice."

Après sa compétition, il suivit également d'autres disciplines comme l'athlétisme - "sur un stade c'est différent", - l'haltérophilie - "vu en direct, c'est quelque chose" - le basket, l'escrime...

En particulier, il suivit la finale du 100 m qui vit la victoire que l'on sait de Ben Johnson. "C'était vraiment impressionnant". Ce résultat permet d'évoquer le dopage. "Celui qui se dope consciemment, c'est impardonnable, dit-il. Des choses ne sont pas normales. Au village olympique, on voit des femmes qui n'ont vraiment plus rien de féminin, c'est presque monstrueux."

Au-delà de sa propre compétition et des résultats de l'équipe de France de tir - une médaille d'argent à la carabine pour Nicolas Berthelot -, cette finale du sprint restera l'une des images les plus fortes des Jeux.

Avec cet autre point fort. "Quand chaque délégation arrivait au village olympique, il y avait la montée des couleurs, raconte Jean-Luc, à l'arrivée de la délégation française, c'est moi qui a porté le drapeau. Ce fut un honneur pour moi et pour ma discipline."

Pour tout cela, l'aventure olympique reste dans la vie d'un sportif, quelque chose d'exceptionnel. Et Jean-Luc Tricoire est déjà décidé à essayer de la revivre dans quatre ans à Barcelone. Pour l'ambiance. Pour la compétition aussi. Ne manque-t-il pas une ligne au palmarès de ce champion de France, champion d'Europe, champion du monde ?


Article de Jacques Valentin